La maîtrise de nos plaisirs

26-08-2015

Tandis que je profitais dans mon hamac de la tranquillité de notre jardin et que j’attendais que mes yeux se ferment pour une petite méridienne – un des plaisirs tranquilles auxquels un pensionné a droit – il m’a paru comme si les fleurs me souriaient. Pas toutes bien sûr, car il y en avait qui étaient tournées de l’autre côté, mais eux aussi contribuaient à une sensation de satisfaction presque parfaite. Cela c’est de l’harmonie, c’est ainsi que cela doit être. C’est qu’il n’y a que peu de choses qui peuvent surpasser la grâce unique de ces instants. Nous ne devons surtout pas oublier d’être intensément reconnaissants pour ceux-ci.

Prenez un enfant jouant bruyamment que vous devez garder en tant que parent ou grand-parent et qui met votre maison sens dessus dessous. Le bruit qu’il fait et le désordre qu’il laisse derrière lui peut énormément vous énerver. Mais s’il est absent pendant un temps, un sentiment de manque vous envahit et vous aspirez pour ainsi dire aux signes de présence de cette nouvelle petite vie humaine turbulente. Le bruit vous prouve qu’il a de bons petits poumons et de bonnes cordes vocales et le désordre est un signe de saine curiosité dans l’apprentissage de nouvelles expériences. Un des plus beaux côtés d’un enfant est sa spontanéité. Il n’a pas encore de masques et exprime ses émotions de manière naïve, sans accorder d’importance à nos souhaits ou attentes. C’est une des raisons pour lesquelles les photos d’enfants ont toujours du succès et nous font spontanément rire.

Nous pouvons même apprendre à jouir de nos limitations, surtout par la manière dont nous les regardons. La plupart des gens considèrent par exemple une plus grande stature comme un avantage. Mais est-ce bien à juste titre ? Une longueur de corps plus faible offre toute une série d’avantages, qui peuvent être ensemble plus importants que ceux d’un corps plus grand. Les blessures lors d’une chute éventuelle sont généralement moins graves, on peut en cas de danger plus facilement se cacher dans un petit espace, on est moins facilement repéré, les besoins en nourriture sont moindres, les vêtements sont ordinairement meilleur marché, … Pendant les combats dans la jungle de la guerre du Vietnam, où les petits Asiatiques ont finalement triomphé d’Américains plus grands, mieux armés et bien nourris, le cumul de tels avantages a joué un rôle important et peut-être bien décisif.  

Des situations très défavorables peuvent également avoir l’un ou l’autre côté avantageux. Personne d’entre nous n’aimerait se voir condamné à passer le reste de sa vie active dans une chaise roulante. C’est ce qui est arrivé à Stephen Hawking. Mais, malgré le fait que sa maladie l’ait pratiquement complètement paralysé, il est devenu un des physiciens les plus renommés. Il est bien possible que le fait de ne pratiquement plus pouvoir exercer aucune activité physique ait augmenté son potentiel scientifique. C’est un peu comparable à la constatation que les personnes aveugles apprennent mieux à entendre et à sentir. Des personnes restées longtemps en prison ont utilisé le « temps perdu » de leur privation de liberté pour se recycler ou pour se perfectionner dans certaines spécialités. Karl May, qui est devenu un écrivain à succès d’aventures du Far West, a fait usage de cette possibilité d’une manière éclatante. Heureusement, nos autorités l’ont bien compris et elles offrent dans nos prisons différentes formations utiles.

Savoir quand et comment nous pouvons ou même devons profiter fait partie de « l’art de vivre » chrétien. Cela ne signifie pas que, pour un Chrétien, la poursuite du plaisir est un but valable en soi.  Il accepte aussi bien la joie que la souffrance que la vie lui apporte, car il sait par le Sermon sur la montagne que toute souffrance porte en elle le germe de la consolation ultime et de la béatitude que Dieu a prévu pour celui qui reste obéissant à Sa volonté dans des circonstances difficiles. Par suite de cela, sa perception de sa « qualité de vie » diffère fortement de celle de quelqu’un qui ne reconnait pas Dieu comme étant son Créateur et son Rédempteur.

Examinée de façon plus approfondie, la vie de l’homme contient d’énormes trésors de plaisirs potentiels. Neurologiquement parlant, ce sont seulement des signaux dans notre cerveau qui nous disent par des sentiments éveillés que nous allons dans le bon sens, que nous nous trouvons dans une situation salutaire ou que nous avons affaire à quelque chose qui favorise notre bien-être spirituel ou corporel. Ils font partie de l’échange d’informations qui est un facteur essentiel de tout ce que nous appelons « vie ». D’un point de vue chrétien, nous savons que Dieu, dans Sa sagesse et Sa bonté infinies, nous a offert ces trésors potentiels comme compensations ou remèdes à tout ce qui peut aller mal dans notre vie.  Nous ne découvrirons peut-être jamais ces trésors et d’autres seront parfois perdus ; plus d’une fois, nous nous laissons mener par le bout du nez et nous les échangeons pour d’ersatz de plaisir. C’est pour cela qu’il est bon de bien y réfléchir, de façon à profiter au maximum des chances qu’ils nous offrent. 

Pour en avoir un meilleur aperçu, nous pouvons commencer par grouper ces trésors. Mais en premier lieu, il est d’importance vitale que nous apprenions à les distinguer des ersatz de plaisir cités ci-avant. Ces derniers nous dupent en éveillant les mêmes sortes de sensations, quoiqu’elles soient nuisibles, et très souvent dominantes ou addictives. En termes bibliques, ce sont des « fruits défendus ». Quelques exemples courants : utilisation exagérée d’aliments contenant du sucre ou de l’alcool, abus du tabac, écoute systématique de musique pouvant nuire à l’audition, luxure via la pornographie, les petits plaisirs sexuels extra-conjugaux ou pervertis, prise d’hallucinogènes, addiction à l’adrénaline, … Il appartient à notre mission humaine d’apprendre à distinguer et à combattre ces faux plaisirs, de préférence par une bonne éducation, mais au besoin via les expériences vécues, ou l’aide des autres.   

Pour les plaisirs vrais, et donc sains, il y a une distinction importante entre les externes et les internes. Les premiers sont la conséquence de stimulations matérielles extérieures, les seconds de stimulations spirituelles intérieures. Il y a beaucoup de formes mixtes très intéressantes entre les deux. Il y a également une grande différence entre les expériences de plaisir brèves et celles dont nous pouvons encore profiter pendant tout un temps. Les plaisirs externes appartiennent à notre monde de la vie quotidienne, mais on les vit généralement en grande partie inconsciemment. Par exemple, quand nous avons finalement trouvé une petite place dans un tram bondé, ou quand nous avons une rencontre agréable, ou quand nous prenons un bain rafraichissant quand il fait chaud. Les plaisirs internes sont par nature plus liés à notre cerveau et occupent donc automatiquement une plus grande partie de notre conscience. Cela peut arriver quand nous découvrons soudain la solution d’une question difficile, ou quand nous nous frottons les mains de certains souvenirs ou d’idées comiques de notre propre imagination.

Une place à part est prise par les sentiments religieux de bonheur, qui sont la conséquence dans une certaine mesure de l’intégration avec Dieu, la Source même de tout bonheur. En premier lieu il faut citer ici le cas des prêtres, religieux et moniales chrétiens (dans d’autres religions, on trouve également par exemple des ascètes et des ermites) qui font le choix délibéré de renoncer à certains plaisirs physiques, pour pouvoir mieux se rapprocher de Dieu en lui louant et servir leurs prochains avec leurs actes et prières. Ainsi ils ressentent déjà sur terre dans leur âme une lueur du bonheur éternel promis par Jésus.

Chez certains saints on trouve des exemples plus flagrants : ils ou elles pouvaient ressentir un bonheur spirituel intense, malgré de sérieux maux physiques. Les sceptiques considèrent cela comme une forme de masochisme religieux.  Ils ne peuvent pas s’imaginer que ces saints ne recherchaient pas la souffrance, mais que pour eux, le bonheur d’être réuni spirituellement au Christ valait bien davantage que le prix de la souffrance. D’un certain point de vue, on peut comparer cela aux sportifs de haut niveau qui repoussent leur niveau de souffrance supportable pour pouvoir goûter au bonheur des grandes victoires. Egalement dans nos sociétés actuelles, où les expériences religieuses ferventes sont sans cesse plus rares, il y a des gens qui, pendant leurs prières, tombent dans un état d’exaltation spirituelle. C’est probablement également le cas chez certains voyants ou voyantes connus, mais on peut aussi en trouver des exemples dans notre entourage immédiat. Du moment que ce n’est pas lié à du sensationnalisme ou à l’appât du gain, on peut considérer de tels phénomènes comme des expériences religieuses normales, auxquelles même chacun d’entre nous peut avoir affaire dans certaines circonstances.

L’idéal c’est de jouir « consciemment » du plaisir, vu que cela augmente sensiblement l’intensité du plaisir vécu. Si on veut par exemple profiter pleinement d’un bon petit vin, il faut le faire lentement, en « n’engloutissant » pas la boisson, mais en faisant travailler lentement nos papilles.   Si on veut se complaire d’un beau concert, on ferait en sorte de ne pas être distrait par du bruit qui dérange. Jouir d’un paysage magnifique, ou d’un chef d’œuvre artistique demande une certaine concentration mentale, qui nous permet d’enregistrer en nous la beauté ou la perfection contemplée. Jouir consciemment suppose aussi une certaine mesure de maîtrise de soi et l’idée que les meilleurs plaisirs sont ceux que nous vivons en grande partie spontanément ou par hasard et non ceux que nous avons-nous-mêmes provoqués.

De ce qui précède, nous pouvons déduire que l’usage intelligent des plaisirs qui nous ont été offerts par Dieu comme étant les fruits permis de Sa création, fait pleinement partie d’une vie vraiment chrétienne. On en voit peut-être le plus bel exemple chez les jeunes Chrétiens qui se préparent au mariage avec la devise : « Le vrai amour sait attendre ». Ils aspirent au bonheur que leur union physique leur procurera, mais ils sont très conscients de la fragilité de ce bonheur. Le vrai bonheur conjugal n’est en effet basé que dans une mesure limitée sur le plaisir physique qui y est lié. Il ne devient un plaisir adulte que quand il est l’expression véritable d’un engagement réciproque et d’une fidélité inconditionnelle.  Le plaisir plus-tôt bref de l’union physique n’est ainsi pas seulement intensifié, mais également spiritualisé et perpétué, par des souvenirs durables auxquels ils peuvent encore repenser avec plaisir, même jusqu’après la mort de l’un d’entre eux.

Sur le plan religieux, nous voyons également d’autres tendances qui sont en contradiction formelle avec une attitude positive envers une saine expérience du plaisir humain. Dans certaines directions religieuses, la balance penche pour une réglementation exagérée de nos comportements, où des plaisirs innocents sont également classés chez les « fruits défendus ». Très souvent, ces règles trouvent leur origine dans certains décrets qui ont été promulgués par le passé par une autorité spirituelle d’alors, dans le but de combattre certains excès ou de préserver la santé publique. Des interdictions de certains aliments qui pouvaient être dangereux par le passé (par ex : la viande de porc) appartiennent entre autres à cette catégorie, mais ceux-ci ne posent plus de problèmes dans les circonstances actuelles. Le sens de ces interdictions est entretemps devenu complètement obsolète mais elles continuent à subsister comme si elles appartenaient à l’essence même d’une religion.  Dans certains cas radicalisés, comme celui à qui nous avons affaire avec l’EI et d’autres jihadistes, cela en devient complètement fou, jusqu’à interdire l’écoute de musique profane, ou à démolir des œuvres d’art antiques. Cela apporte forcément de l’eau au moulin de tous ceux qui veulent rendre les convictions religieuses suspectes.   

En tant que Catholiques, nous pouvons remercier Dieu que nous avons en grande partie fini avec de tels excès. Mais d’autre part, nous devons reconnaître que, chez nous, la balance penche graduellement vers une permissivité de plus en plus grande et une confusion d’aspirations et de rêves pervertis avec des droits de l’homme. L’avenir montrera que ces tendances hédoniques ne sont pas seulement nuisibles pour le vécu de notre fois, mais qu’elles portent aussi atteinte à la qualité de nos plaisirs normaux et légitimes. 

IVH

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