Trois homélies sur le symbole de Nicée-Constantinople

Source : Pastoralia (FR.), 2013, 3

I. Du symbole au Symbole

Dans l’Antiquité, quand on voulait garder une preuve irréfutable d’un accord conclu entre deux personnes, il arrivait que l’on brise un objet en deux morceaux. Chacun des contractants en emportait un. Si, des années plus tard, on pouvait rapprocher les deux morceaux de telle sorte qu’ils s’ajustent parfaitement, c’était la preuve qu’on était bien lié par un même accord. Or « ajuster », « mettre ensemble » se dit en grec « symballeïn ». Le substantif qui y correspond se dit en grec « symbolon », d’où le mot « symbole », utilisé également quand une image « correspond » adéquatement à une réalité que nous voulons désigner. Notre langage est dit alors « symbolique ».

De même, les chrétiens catholiques, pour confirmer que, loin des doctrines hérétiques, ils professaient bien la même foi des Apôtres dans le Christ, récitaient ensemble la même « profession de foi », appelée, pour cette raison, un « symbole », c’est-à-dire un signe d’unité. C’est ainsi que le premier concile œcuménique, tenu à Nicée, dans la Turquie actuelle, en 325, a promulgué un « symbole » de la foi catholique. Ce Symbole de Nicée fut complété en 381, à Constantinople. D’où l’expression classique de « Symbole de Nicée-Constantinople ».

À l’exception du Concile Vatican II, le 21ème concile œcuménique, tous les autres conciles furent convoqués en raison d’hérésies qui déchiraient l’Église catholique, fondée sur la foi des Apôtres. C’est le cas, notamment, des deux premiers ; ceux de Nicée et de Constantinople.

La vraie humanité de Jésus

L’enjeu du Concile de Nicée était essentiellement la pleine reconnaissance de la divinité de Jésus autant que de sa véritable humanité. Les premières attaques que dut subir la foi de l’Église vinrent du côté de ceux qui niaient que Jésus soit vraiment un homme comme nous. Partant de considérations philosophiques, ils jugeaient indigne d’une personne divine qu’elle devienne vraiment homme. « Dieu est Dieu », pensaient-ils. Il est éternel. Comment entrerait-il dans le temps ? Il est tout-puissant. Comment épouserait-il la fragilité de la condition humaine ? Il est immortel. Comment serait-il exposé à la mort. Ils jugeaient donc que l’humanité de Jésus n’était qu’un vêtement superficiel, une apparence extérieure, non la réalité. On les appelait « docètes », à partir du verbe grec « dokeïn », qui signifie « sembler ».

C’est contre eux, et par fidélité au Nouveau Testament, que le Symbole de Nicée insiste sur la vraie humanité de Jésus. Il est vraiment « descendu du ciel, a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme, fut crucifié, souffrit sa passion et fut mis au tombeau ». Oui ! Dieu est si grand, mais si libre aussi dans son amour, que le Fils de Dieu, sans rien perdre de sa divinité, assume véritablement notre nature humaine en sa fragilité. Bref, pour que l’homme puisse devenir Dieu, Dieu est réellement devenu homme parmi les hommes. Et il ne s’agit pas d’un mythe intemporel, comme ceux de la mythologie grecque ou latine. Il s’agit d’un événement historique qui s’est déroulé sous Ponce Pilate, gouverneur romain de la Judée.

II. Sa vraie divinité

Les autres attaques vinrent du camp opposé, à savoir de ceux qui jugeaient que Jésus n’était pas véritablement Dieu. Il était une créature, semblable aux autres créatures. Une créature d’une particulière noblesse, « adoptée » par Dieu comme son porte-parole et même comme sa parole retentissant dans un être humain. Mais pas vraiment le Fils de Dieu fait homme, pas vraiment la Parole éternelle de Dieu devenue chair. Au début, il s’agissait de ceux qu’on appelait les « adoptianistes », puisque, pour eux, Jésus était seulement une créature sublime « adoptée » par Dieu comme l’écho de sa Parole en ce monde. Plus tard, on parla de l’hérésie « arienne » et des « ariens », par référence au théologien Arius, diacre, puis prêtre, à Alexandrie, en Égypte.

C’est contre eux que se dressa saint Athanase d’Alexandrie. Comme d’autres évêques fidèles à la foi catholique, il subit la persécution. Il fut cinq fois chassé de son évêché, mais y revint chaque fois, fidèle jusqu’à la mort à la foi du Nouveau Testament et des Apôtres en Jésus, vrai homme et vrai Dieu. C’est lui qui, habité par l’Esprit Saint, inspira le texte du Symbole de Nicée, proclamant avec insistance la vraie divinité du « Seigneur Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ».

Ah ! Comme il nous faut prononcer ces paroles avec gratitude et émotion ! Ce sont des mots tout simples, mais ils résument en eux tant de prière, tant d’adoration devant la personne divine de Jésus, unique « Seigneur », c’est-à-dire unique homme qui soit littéralement « Dieu ». Ces mots sont le fruit de tant de combats, théologiques et souvent aussi politiques, au temps de l’Empire romain, le fruit de tant de souffrances dans l’exil et le martyre. Pour la gloire et l’amour de Jésus, notre frère et notre Dieu.

Pour être encore plus clair, le Symbole de Nicée précise encore la radicale différence entre le Fils de Dieu et toute créature. Le Fils est, avant tous les siècles, « engendré et non pas créé », c’est-à-dire engendré de toute éternité de Dieu et en Dieu, et non pas créé par Dieu, dans le temps, à partir de rien, hors du néant. Les créatures reçoivent, certes, leur être de Dieu, mais elles ne sont pas de même nature que Dieu. Le Fils, lui, est de même substance ou essence ou nature que le Père, même s’il est une autre personne que le Père, mais tout aussi divine que le Père.

Pour exprimer cela contre les Ariens, le Concile de Nicée a inventé un néologisme, le seul mot technique du « Credo » : il proclame le Fils comme étant, en grec, « homoousion tô Patri » ; en latin, « consubstantialem Patri » ; en français, « de même nature que le Père ». C’est pourquoi il associe étroitement le Fils à la création du monde par le Père. Du Père « tout-puissant », c’est-à-dire portant tout par sa puissance créatrice, il est dit qu’il est le « créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible », donc les anges y compris ! Mais, du Fils, il est affirmé pareillement que « par lui tout a été fait ».

III. La véritable divinité de l’Esprit Saint

Dans les décennies qui suivirent le Concile de Nicée, des disputes analogues surgirent concernant la divinité de l’Esprit Saint. Certains prétendaient qu’il n’était pas vraiment Dieu ou Seigneur. Au maximum le reconnaissaient-ils comme quelque chose de divin, comme un souffle anonyme porteur d’énergie divine, comme un principe vital d’origine divine, présent de manière diffuse dans le monde. Les chrétiens catholiques, fidèles à la foi du Nouveau Testament et des Apôtres, appelaient ces négateurs de la personnalité divine de l’Esprit Saint les « pneumatomaques », c’est-à-dire, en grec, « ceux qui combattent l’Esprit ». C’est contre eux que le Concile de Constantinople a ajouté quelques mots au Symbole de Nicée, en précisant, par amour et respect de l’Esprit Saint, que celui-ci est vraiment « Seigneur », c’est-à-dire « Dieu » ; qu’il n’est pas seulement un souffle vital anonyme, mais « celui qui donne la vie ». Et, de même que le Fils est engendré par le Père de toute éternité, ainsi l’Esprit « procède » du Père.

À l’époque carolingienne, l’Église latine a jugé bon d’ajouter que l’Esprit procède du Père « et du Fils ». Cette formule est en soi parfaitement défendable, elle est d’ailleurs très proche de la formule théologique orientale parlant de l’Esprit comme procédant du Père par le Fils. Mais cet ajout a suscité un conflit douloureux avec les Églises d’Orient, les Orientaux préférant s’en tenir rigoureusement, dans le Symbole, au texte du Concile de Constantinople.

Pour le reste, le Symbole tient surtout à souligner que l’Esprit Saint est tout autant Dieu que le Père et le Fils. D’où la formule décisive : « Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ». Et c’est bien lui, en personne, qui « a parlé par les prophètes ».

La résurrection de Jésus, sa venue dans la gloire et la mission de l’Église

Le reste du « Credo » développe le mystère pascal de Jésus et le cœur de la vie de l’Église. Après avoir évoqué la passion, la mort et la mise au tombeau, il affirme ce qui est le centre de la foi chrétienne, à savoir que le Seigneur Jésus Christ « ressuscita le troisième jour conformément aux Écritures, qu’il monta au ciel et siège désormais à la droite du Père », au rang même de Dieu, dans la gloire du monde nouveau de la résurrection, inauguré à Pâques. Et c’est de là qu’il reviendra à la fin des temps, ainsi que nous l’en implorons avec insistance pendant l’Avent, mais quotidiennement dans l’anamnèse qui suit la consécration : « Viens, Seigneur Jésus ! »

Il est, certes, déjà venu, lors de son premier Avent, de sa première venue, voici plus de vingt siècles. Il est déjà venu dans l’humilité de son incarnation et l’humiliation de la croix. Il fut alors jugé et condamné par les hommes. Mais, lors de son nouvel Avènement, « il viendra, cette fois, dans gloire, pour juger les vivants et les morts », dans la justice et la miséricorde, et leur donner part à sa résurrection. Tel est le fondement de l’espérance qui nous habite et qui s’exprime dans les dernières lignes du Symbole : « J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir ». Si nous voulons savoir si nous sommes vraiment chrétiens catholiques, demandons-nous si nous croyons véritablement que nous avons une destination éternelle, non seulement par notre âme immortelle, mais jusque dans nos corps, appelés à être recréés, à neuf, par la résurrection au dernier jour.

Avant ces quelques lignes consacrées à l’avenir ultime de l’humanité et du cosmos, au-delà de la mort, il est question rapidement de l’Église : « Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique ». Une, malgré sa diversité et ses divisions, parce qu’elle a le Christ comme Tête, faisant l’unité du corps tout entier. Même composée des pécheurs que nous sommes, elle est sainte, parce que Jésus, le Saint de Dieu, est sa Tête et son Époux ; parce que l’Esprit Saint est son âme ; parce que la toute sainte et immaculée Vierge Marie est son cœur ; parce que son enseignement repose sur la sainte Tradition des Apôtres et la Sainte Écriture ; et parce que le Saint Sacrement de l’Eucharistie est le Feu d’amour qui l’habite. Et c’est ainsi, que, tout en étant composé de pécheurs, elle produit des saints et des saintes à travers tous les siècles et sous toutes les latitudes. Elle est catholique parce qu’elle est universelle, n’appartient à aucune nation particulière et est ainsi la plus belle « multinationale » qui soit, celle de la foi, de l’espérance et de la charité. Elle est apostolique parce qu’elle repose sur le fondement solide des Apôtres et de leur enseignement.

Et, en plus de l’Eucharistie, qui est le centre et le sommet de sa vie, l’Église vit de la grâce du baptême, qui nous libère de nos péchés et nous branche sur la vie nouvelle de Jésus ressuscité : « Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés ».

Tant de richesses en si peu de mots ! Vraiment, si le Symbole de Nicée-Constantinople n’existait pas, il faudrait l’inventer… Mais il existe déjà. Prions-le donc avec cœur, car c’est un véritable trésor, commun à tous les chrétiens dans le temps et dans l’espace.

Mgr A.-J. Léonard, Archevêque de Malines-Bruxelles

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