Le purgatoire et le facteur temps

19-08-2014

Le ton du discours public de scientifiques comme Richard Dawkins ou Stephen Hawking, ou de philosophes comme Etienne Vermeersch, suggère que l’humanité en général (et eux-mêmes en particulier) connait déjà beaucoup de la “réalité entière” et est même sur le point de savoir pratiquement tout sur elle. Avec tout le respect pour leurs capacités intellectuelles remarquables, on peut tranquillement supposer que leur optimisme ou « foi athéiste dans l’avenir scientifique » crée une chimère ou un mirage. Ceci pour la simple raison que la science humaine est liée de façon indissociable aux 4 dimensions du temps et de l’espace.  

Dans le domaine spatial, toute la capacité scientifique de compréhension tombe littéralement dans le vide dans les deux directions. Personne ne peut démontrer ou calculer avec une certitude scientifique ce qui se trouve derrière l’univers observable, puisque le caractère scientifique est lié à l’observation expérimentale et reproductible. Aussi dans l’autre direction, celle de l’infiniment petit, la science fouille dans le vide. Elle arrive simplement à la conclusion que ce que nous considérons habituellement comme de la “matière” n’existe en fait pas, mais est un complexe d’énergies qui s’influencent entre elles, et dont la nature substantielle peut être difficilement exprimée en notions scientifiques. Plus bas on descend dans le monde de l’infiniment petit, plus complexe devient-il. Il est de plus peuplé de « particules » qui montrent une tendance à jouer à cache-cache dans les appareils hors de prix et les cyclotrons gigantesques des chercheurs et à « se comporter de manière incalculable ».

Pour ce qui concerne la dimension temporelle : là aussi un chercheur honnête doit reconnaître que notre temporalité est enracinée dans une dimension d’éternité que l’intelligence humaine ne peut pas saisir. “Voyager dans le temps” ne restera seulement possible que dans les récits de science-fiction et même la recherche archéologique du passé se heurte à sa non-reproductibilité. Un scientifique qui aurait l’intention de franchir malgré tout ces limites serait comparable au Sisyphe de la mythologie grecque qui défia les dieux et qui reçut comme punition de devoir pousser un rocher en haut d’une montagne, et qui roule chaque fois de nouveau en bas. Nous pouvons également penser à la vision du père de l’Eglise Saint Augustin. Dans celle-ci, il vit un enfant porter de l’eau de la mer dans un petit trou. Augustin dit à l’enfant qu’il était impossible de mettre toute l’eau de la mer dans un petit trou, ce à quoi l’enfant répondit : Et penses-tu qu’il est possible de mettre le mystère impressionnant de Dieu dans ta tête ?

Arrivée aux limites de l’observable, du concevable et du calculable, la science doit raisonnablement laisser la place aux autres possibilités cognitives, comme la sagesse, l’intuition, les idées philosophiques et les expériences religieuses. Elle peut naturellement évaluer de manière critique les conclusions matérielles originaires d’un monde de pensées non-scientifique ou surnaturel, mais si elle s’aventure elle-même sur ce terrain, elle devient ridicule, même si elle parvient temporairement à mystifier un grand nombre avec des hallucinations ou des « résultats de recherches » excentriques.

La théologie est par excellence une discipline qui se situe sur un tel terrain non-scientifique. Tant que ceux qui l’exercent se limitent à l’emploi de méthodes de recherches scientifiques pour examiner le contenu de vérité ou la logique interne de thèses religieuses, ou pour évaluer la réalité historique de récits religieux et de, si possible, les reconstituer partiellement, ils restent en-deçà de la ligne rouge.  Mais quand ces derniers n’utilisent pas seulement une méthodologie scientifique, mais qu’ils appliquent également la connaissance scientifique sur des faits ou des idées de nature surnaturelle, ils tombent dans le même piège que les scientifiques téméraires des autres disciplines. On doit dire que la tentation de cette approche peut être grande, en conséquence d’un désir d’acceptation profane et de prestige.

Le dogme catholique sur le purgatoire peut être considéré comme un exemple-type d’un point de foi controversé et d’une thèse théologique, où une vérité religieuse se heurte à la science et même à la logique humaine. Seulement un petit nombre de Catholiques très croyants sont à même de donner une vision cohérente sur le purgatoire sans préparation. Le fait que la vision sur le purgatoire, pendant son développement historique, a été chargée d’un mélange d’éléments surnaturels et temporels, n’y est certainement pas étranger. En soi, il s’agit cependant d’un sujet immatériel et donc hautement “non-scientifique”, qui a toujours eu un grand impact sur les actes religieux au sein de la communauté de foi catholique. Depuis environ un millénaire, il est de plus inséparablement lié à un usage introduit qui appelle encore bien plus de questions et de réflexions : celui des indulgences.

Le purgatoire, appelé en Latin “purgatorium”, est un endroit ou une “situation”, où l’âme subit une punition cathartique ou purificatrice pour des péchés qui ont bien été déjà pardonnés mais pas encore expiés. On peut aussi le considérer comme un processus de transformation vers l’état nécessaire de sainteté ou de perfection pour pouvoir entrer au paradis céleste. Avec ces définitions divergentes, il parait à nouveau que notre vocabulaire humain est souvent à court de mots pour décrire adéquatement les réalités surnaturelles. Mais nous avons ici aussi affaire à un problème supplémentaire. L’enfer et le ciel sont raisonnablement faciles à situer pour l’intelligence humaine.  Ils appartiennent définitivement à l’éternité, une situation stable où le « temps » ne joue aucun rôle. Mais ce n’est pas le cas avec le purgatoire : celui-ci est en effet par définition « temporaire ».

Les Protestants ont, à la suite de Luther et de Calvin, éliminé ce problème en supprimant le purgatoire comme point de foi. A leurs yeux, il n’y a donc que deux situations possibles pour l’âme : la temporaire et l’éternelle. Il n’y a pas de phase de transition de l’une à l’autre. A première vue, cela semble assez logique et c’est en tout cas plus facile à comprendre. Tout ce qui a à voir avec le « temps » est en effet lié à la variabilité et vice-versa. S’il n’y avait plus de changements dans notre réalité observable, il n’y aurait alors plus de temps non plus. C’est également, humainement parlant, ce qui nous arrive après la mort. Seul notre corps subit encore un processus de changement sous la forme de décomposition, mais notre âme ne peut plus nous pousser à des décisions bonnes ou mauvaises et tombe donc apparemment directement dans un état intemporel d’invariabilité. C’est du moins ce qui semble, mais cela ne correspond pas à la doctrine catholique sur le purgatoire. Voyons donc un peu sur quoi celle-ci se base et comment on peut résoudre cette « contradiction » entre la foi et les attentes logiques.

Un aspect important de la doctrine catholique sur la vie de l’âme humaine est qu’on peut y distinguer trois stades : la vie terrestre, la période après notre mort jusqu’à la fin des temps et enfin la période sans fin qui commencera au Jugement Dernier. Il y est donc bien question d’un stade intermédiaire. La question qui nous occupe maintenant peut donc être formulée comme suit : que se passe-t-il au niveau des âmes des personnes décédées dans la période qui précède le Jugement Dernier ? Pour pouvoir bien y répondre, nous retournons d’abord aux sources (les saintes écritures et les pères de l’Eglise) et nous considérons par la suite la doctrine dogmatique et les déclarations papales plus récentes à ce sujet.

Le plus ancien récit biblique où il est expressément question d’un souci directe du peuple juif pour la situation des âmes de leurs défunts, nous la retrouvons dans 2 Maccabées 12, 40-44. Les Juifs prient et apportent des offrandes pour ceux des leurs qui sont tombés pendant la rébellion contre leurs dominateurs syriens. On y mentionne également la foi en la résurrection. Dans les évangiles, nous ne trouvons aucun passage où il est question explicitement d’une « situation intermédiaire » de l’âme après la mort, mais le fait même que le Christ fait très concrètement mention du “dernier jour” où tous les hommes ressusciteront et seront jugés, implique que les âmes dans l’attente de ce jour n’ont pas encore atteint leur statut définitif. Pour les pieux et les purifiés, ce sera la vie éternelle en présence de Dieu, pour les autres la condamnation à mort finale (ou deuxième mort) de leur corps et la séparation éternelle de leur âme avec leur Créateur. Il n’y aura alors plus de stade lié au temps.

Dans 1 Pierre 3, 19 nous lisons explicitement : « …mais ayant été rendu vivant quant à l’Esprit, dans lequel aussi il est allé prêcher aux esprits en prison, qui autrefois avaient été incrédules, lorsque la patience de Dieu se prolongeait, aux jours de Noé, pendant la construction de l’arche… » . Nous voyons ici que ce Jésus a fait est impossible à l’homme et à la science : dans l’Esprit, il a effectué pour ainsi dire un voyage à travers le temps pour sauver les âmes de ceux qui ont péri dans le Déluge.  Cela confirme ce que le Fils de Dieu a dit durant sa prédication terrestre : “Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu” (Luc 18, 27, Marc 10, 27, Matthieu 19, 26). Un double fondement important de la doctrine catholique sur le purgatoire est exprimé ici : la toute-puissance de Dieu et sa miséricorde persévérante. Cette dernière est active en continu jusqu’à ce que le Jugement Dernier irrévocable soit tombé sur chaque homme et que plus de « temps » ou de changements de situation ne soient possibles.

La foi en une situation intermédiaire, où les âmes sont purifiées pour pouvoir paraître dignement devant Dieu, existait par conséquent déjà au sein des premières communautés chrétiennes. Des exemples peuvent en être trouvés dans les écrits transmis des Pères de l’Eglise, dont nous citons ici quelques passages. Saint Justin (environ 150 après Jésus-Christ) a écrit : « Que vous dirai-je? Les âmes des justes sont appelées à une meilleure vie, et celles des méchants envoyés dans un lieu de souffrances, ou elles attendent le Jour du jugement… ». (Dialogue avec le Juif Tryphon, 5). Saint Cyrille (environ 350) : “Quand de la même façon, nous portons nos prières à Dieu aussi pour les défunts, même s’ils sont pécheurs, nous ne travaillons pas inutilement, mais nous offrons le Christ qui a été sacrifié pour nos péchés, en nous efforçant pour que Dieu soit favorable aussi à eux qu’à nous-autres” (23ème catéchèse, 10). Saint Augustin a évoqué de manière répétée les âmes du purgatoire, notamment : “Il est incontestable que tout cela sert aux morts, mais aux morts qui ont mérité avant leur trépas de pouvoir en tirer avantage après.” (Sermon CLXXII,2) ; “Les uns donc souffrent des peines temporelles en cette vie seulement, les autres après la mort; et d’autres en cette vie et après la mort tout ensemble, bien que toujours avant le dernier jugement. Mais tous ceux qui souffrent des peines temporelles après la mort ne tombent point dans les peines éternelles qui viendront après ce jugement” (De civitate Dei, Livre 21, chapitre XIII); “Et qu’il ne compte pas sur des peines purifiantes, si ce n’est avant le dernier et redoutable jugement!” (De civitate Dei, Livre 21, chapitre XVI).

Aux alentours du début du deuxième millénaire, une croyance populaire est apparue, où le purgatoire était décrit comme un “endroit” concret, qui avait l’apparence d’une mare de feu. Une « période » inconnue était attribuée au séjour dans ce feu purificateur, nécessaire comme punition pour les péchés qui bien que pardonnés n’étaient pas encore complètement expiés. Bien que l’Eglise n’ait jamais confirmé dogmatiquement cette dernière croyance populaire, cela a conduit à l’introduction des « indulgences » grâce auxquelles on pouvait écourter cette période pour soi-même ou pour d’autres. Cette pratique a évolué à son tour en de sérieux abus, où on trichait à grande échelle avec des indulgences pour le profit, même sans aucun consentement religieux. Au cours du temps, ces abus ont été dénoncés au sein de l’Eglise comme étant une forme de « simonie », le commerce d’affaires spirituelles. Cela a joué un rôle principal dans l’apparition de la Réforme et du schisme avec les Protestants. Au début, Luther était resté fidèle à la doctrine même sur le purgatoire, mais il l’a cependant reniée par après. Calvin s’est immédiatement prononcé contre le concept de purgatoire, surtout à cause de la pratique des indulgences qui y était liée ; mais il avait également de sérieux problèmes avec l’idée d’un « feu » littéral. Malgré cela, on trouve dans les cercles protestants des gens qui croient en l’existence d’une forme de purification après la mort.

Pendant le Concile de Trente en 1563, la doctrine au sujet du purgatoire a été fixée dogmatiquement avec la formulation suivante : “Qu’il y a un purgatoire et que les âmes qui y sont détenues sont soulagées par les suffrages des fidèles et particulièrement par le sacrifice de l’Autel” (25ème session, 3 et 4 décembre 1563). On y a ajouté qu’aucune spéculation inutile et certainement abusive ne doit être faite au sujet de ce purgatorium. Cela doit également être appliqué sur le terme “endroit” qui a en fait une signification symbolique, comme l’a confirmé en 1999 le Pape Saint Jean-Paul II. Il a expliqué que le purgatoire n’était pas un endroit mais un état d’existence (c’est-à-dire quelque chose comme une situation). La plus belle description du purgatoire vient à mon avis de la main du pape Benoît XVI, dans son encyclique Spe Salvi (47) : Mais dans la souffrance de cette rencontre (avec le Christ), où l’impur et le malsain de notre être nous apparaissent évidents, se trouve le salut. Le regard du Christ, le battement de son cœur nous guérissent grâce à une transformation assurément douloureuse, comme « par le feu ». Cependant, c’est une heureuse souffrance, dans laquelle le saint pouvoir de son amour nous pénètre comme une flamme, nous permettant à la fin d’être totalement nous-mêmes et par là totalement de Dieu”. Ici à nouveau Benoît XVI a montré sa capacité extraordinnaire pour décrire des notions difficiles dans une langue clarificatrice, au contenu de haut niveau aussi bien théologique que littéraire.

Il reste naturellement le problème du facteur “temps”, lié de façon inséparable à tout ce qui est “changement”. Comment est-ce qu’une âme qui tombe post mortem dans un état intemporel d’impuissance, peut encore subir un changement ?  Elle tombe pour ainsi dire dans un trou noir de temps uniforme, où cela n’a plus aucune importance qu’elle y séjourne une heure, un jour ou par exemple 10000 ans. Cela vaut aussi bien pour les hommes de la préhistoire que pour ceux qui mourront juste avant le Jugement Dernier.

Nous voulons, en cherchant une réponse à cette question, prendre en compte l’avertissement du Concile de Trente au sujet des spéculations sur la nature précise du purgatorium et nous ne prétendons certainement pas que le monde spirituel est facile à appréhender dans des mots terrestres. Mais il reste quand même le besoin humain d’avoir une vision aussi claire que possible sur les affaires religieuses qui nous tiennent à cœur. Pour ce qui concerne le purgatoire, il est entremêlé avec nos idées sur le concept d’« âme ». Dans l’article « Le Ciel » de cette rubrique, on en propose la description possible suivante : “C’est l’essence spirituelle de notre “être-humain”, que Dieu donne spécifiquement et individuellement à chaque homme lors de sa conception dans le sein maternel et qui nous permet peu à peu de Le découvrir, de croire en Lui et d’entrer en contact avec Lui par des paroles et des actes, sur base volontaire ».

Comme il apparait de notre expérience quotidienne chez nous et autour de nous, notre âme peut faire ce qu’elle veut et, en conséquence, elle n’est pas “parfaite” mais “partagée”. Nous tendons éventuellement vers la perfection et vers le service de Dieu, mais seulement jusqu’à “une certaine hauteur”. Mais si nous voulons un jour entrer dans la Maison paternelle de Dieu, nous devons d’abord laver nos vêtements “dans le sang de l’Agneau” (Apocalypse 7, 14). En d’autres mots, notre âme doit être purifiée. Nous pouvons raisonnablement penser que beaucoup de gens (probablement la toute grande majorité) meurent sans que leur âme ne se soit mise parfaitement au service de Dieu, tandis qu’éventuellement leurs péchés n’aient pas non plus tous été expiés. Bien que nous ne retrouvons dans les évangiles aucun enseignement élaboré au sujet du « purgatoire » devant pourvoir à cette purification (Jésus enseignait en paraboles et dans le langage humain courant), il y a quand même une parole du Christ qui s’y rapporte: “il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer dans le royaume de Dieu” (juste avant le passage cité ci-avant qui nous enseigne que Dieu peut faire des choses impossibles à l’homme). Il est donc question ici d’un « passage » pour l’âme, qui est le symbole de son nécessaire processus de purification.  

Notre âme est souillée par un désir de bonheur terrestre temporaire qui étouffe notre amour de Dieu. Ce lien au matériel et au temporaire doit d’abord être enlevé. En fait, nous devons arriver, comme Saint François, à nous défaire de toute richesse et de tout attachement, au besoin jusqu’à nos vêtements, si nous voulons passer par le « chas de l’aiguille ». Cela fait tellement mal que pour un homme ordinaire, c’est pratiquement impossible de son vivant, sans parler d’après la mort. C’est alors que la miséricorde et la toute-puissance de Dieu entrent en action pour sauver et purifier notre âme, de telle sorte qu’elle puisse atteindre sa destination finale via une ultime « renaissance » à la fin des temps. Il connait à fond l’âme qu’Il nous a donnée et Il est le Seigneur du temps et de l’éternité, et donc également de tous les stades intermédiaires possibles qui ne sont pas accessibles à notre cerveau humain.  

Ne nous cassons pas la tête davantage sur ce sujet, ayant à l’esprit les mots de l’Enfant dans la vision de Saint Augustin.

Geef een reactie

Vul je gegevens in of klik op een icoon om in te loggen.

WordPress.com logo

Je reageert onder je WordPress.com account. Log uit /  Bijwerken )

Google photo

Je reageert onder je Google account. Log uit /  Bijwerken )

Twitter-afbeelding

Je reageert onder je Twitter account. Log uit /  Bijwerken )

Facebook foto

Je reageert onder je Facebook account. Log uit /  Bijwerken )

Verbinden met %s